Avant de partir
Pour aller au Groenland en voilier, il nous faut un voilier. Pour l’étape 2, on verra plus tard.
Thomas
J’ai rencontré Thomas en 2011, par l’intermédiaire d’amis communs. Le plus simple pour le raconter est sans doute de partir de l’image vaguement flatteuse que se font de lui ceux qui ne le connaissent pas encore assez bien.
Thomas a passé un an comme médecin de base aux îles Kerguelen. Il en parle toujours avec des étoiles dans les yeux. Pas uniquement pour les éléphants de mer, les paysages ou l’isolement, mais parce que Thomas a une aptitude presque pathologique à se passionner pour tout. À une exception près : le pâté de foie industriel. Ça, il déteste. Et c’est probablement rassurant de savoir qu’il possède malgré tout une forme de discernement.
Car Thomas est passionné. De tout.
Il est passionné de bricolage. Il a passé des centaines d’heures à réparer, entretenir, démonter puis remonter une 4L, sans autre objectif que de continuer à pouvoir la réparer. Chez lui, la mécanique n’est pas un moyen. C’est une forme d’élevage.
Il est passionné d’aventure, ce qui signifie surtout qu’il choisit presque systématiquement l’option la moins confortable disponible. Il voyage avec le strict minimum. Pour comprendre son strict minimum, imaginez ce dont une personne normale aurait besoin. Divisez par trois. Retirez encore la moitié. Puis dites-vous que Thomas trouvera probablement le reste superflu. À 33 ans, il s’est acheté un tapis de sol de 70 centimètres de long. Il organise des week-ends azimut qui se terminent dans les ronces. Il a acheté un voilier alors qu’il a le mal de mer. À ce niveau-là, ce n’est plus de l’aventure, c’est une hostilité méthodique envers son propre confort.
Il est passionné de nourriture. Il mange beaucoup, vite, et parle volontiers du plat pendant qu’il est encore en train de le mâcher. Pour Thomas, presque tout est délicieux. Et plus il y en a, plus c’est délicieux. La subtilité gastronomique commence globalement à la deuxième assiette.
Il est passionné de médecine. Il travaille aux urgences, fait une thèse en parallèle, développe un algorithme d’optimisation des flux du SAMU à Paris, voit ses amis, lance mille projets et parvient malgré tout à se lever à 11 heures. Sa principale méthode d’organisation consiste manifestement à refuser l’idée qu’une journée ne contient que vingt-quatre heures.
Il est passionné de science, de débats, de ses amis, de sa famille, de guerre, de bêtises et d’un nombre inquiétant de sujets sur lesquels il possède généralement un avis avant même que vous ayez fini votre phrase.
Thomas n’est d’ailleurs pas seulement attaché à ce qu’il fait. Il est profondément attaché à la manière dont il estime que cela doit être fait. C’est ce qui en fait un camarade extrêmement fidèle, solide et engagé. On peut compter sur lui sans hésiter. En revanche, il vaut mieux ne pas trop s’attacher à la manière dont on imaginait recevoir son aide. Thomas aidera. Mais selon Thomas.
Il est aussi épuisant qu’énergique, obstiné qu’enthousiaste, et capable de remplir une pièce à lui tout seul.
Heureusement, il existe un endroit où tout cela disparaît.
Un bateau.
Dès que la mer se forme, Thomas se tait. Son visage se vide. Il fixe un point quelque part au-delà de l’horizon, le regard placide, comme un homme qui vient d’atteindre une paix intérieure extrêmement profonde.
Ce n’est pas de la sérénité.
Il a juste envie de vomir.
Et pour tous ceux qui vivent régulièrement avec Thomas, ces quelques heures de silence ont quelque chose de franchement merveilleux.
Hector
Introduction
Tout commence en novembre 2024, lors d’un week-end canyoning dans les Pyrénées-Orientales. Entre deux descentes, Thomas, Zineb et Hector parlent d’expéditions, d’aventures et de voyages un peu hors normes. Très vite, le Groenland apparaît dans la conversation. Lointain, isolé, immense, difficile d’accès : sur le papier, le terrain de jeu semble parfait.
Mais une expédition ne peut pas être un simple voyage un peu plus loin que les autres. Il faut une contrainte, une manière différente d’y arriver, quelque chose qui oblige à apprendre, à improviser et à sortir largement de ce que nous savons déjà faire. Le projet commence alors à prendre forme : partir de France par nos propres moyens, rejoindre le Groenland en voilier, puis mêler navigation et montagne une fois sur place.
L’idée est aussi séduisante qu’absurde. Nous ne sommes ni marins, ni alpinistes, ni particulièrement athlétiques. Nous n’avons pas grandi en dévorant les récits des grands explorateurs et personne, autour de la table, ne peut vraiment prétendre appartenir au sérail de l’expédition polaire. C’est justement ce qui nous plaît. Le projet devient une excuse formidable pour apprendre énormément de choses, acquérir des compétences que nous n’aurions probablement jamais cherchées autrement et, accessoirement, faire un petit pied de nez à tous ceux qui considèrent qu’il faut déjà savoir faire quelque chose avant d’avoir le droit de se lancer.
Un psychologue un peu tatillon pourrait évidemment demander quelle part de tout cela relève de la curiosité, du goût de l’aventure ou d’un ego légèrement mal placé. Nous décidons de lui laisser cette question. Après tout, si l’ego peut parfois pousser à traverser un océan, apprendre la mécanique diesel et tirer une pulka au Groenland, il n’est peut-être pas toujours un si mauvais moteur.
Le projet est donc né : partir de France en voilier pour mener une expédition mêlant mer et montagne en territoire polaire groenlandais. À ce stade, presque tout reste à définir. L’itinéraire est flou, la logistique inexistante et nos compétences encore largement théoriques. Cela ne nous dérange pas vraiment. Une partie du plaisir consiste précisément à construire le projet en avançant, à découvrir les problèmes au fur et à mesure et à accepter que l’idée initiale devra forcément évoluer au contact du réel.
Il reste néanmoins une première difficulté assez concrète.
Pour aller au Groenland en voilier, il nous faut un voilier.
Notre plan d’action est donc d’une simplicité remarquable : commencer par en acheter un.
Pour l’étape 2, on verra plus tard.